
La première interrogation, c’est le moment où commence la journée. Le jour et la nuit ne veulent pas dire grand-chose en mer. Disons que nous commençons le matin. L’organisation de ma journée dépend beaucoup de la météo. Mais j’essaie de manger chaud, du café, du thé, du pain, frais au début de la traversée puis du pain de mie sous vide. Des fruits secs, des barres de céréales. J’emmène trois semaines de réserve, en privilégiant les aliments les plus énergétiques. Les journées sont assez rythmées par les repas, en fait. Après le petit déj’ vers 9 heures, je fais un repas froid vers 14-15 heures et un autre repas chaud avant la nuit.
Après le matin, comme à la tombée de la nuit, je fais ma tournée d’inspection du bateau. Je vérifie tout sur le plan technique. Avant la nuit, je vérifie aussi que « tout est clair », qu’il n’y a pas de nœud qui se balade. Ensuite la journée se passe autour de deux grands points : les réglages et la cogitation sur la stratégie de course.
Disons que les moments les plus sympas ce sont les levers et les couchers de soleil. Mais jusqu’au sud du Portugal, la grande occupation c’est la veille parce qu’on a de grandes chances de croiser beaucoup de cargos. C’est un peu une autoroute un jour de départ en vacances ! Nous sommes des moustiques face à des autobus. Pendant la qualification, j’en ai croisé une vingtaine dont trois en route directe sur moi. Ce sont des monstres qui font 200 000 tonnes et 200 mètres de long. Ils ne peuvent s’arrêter que sur des kilomètres de distance. Autant se ranger quand ils arrivent ! Pour mon parcours de qualification, j’avais emmené un peu de lecture mais je n’ai rien ouvert.
Je comptais emmener le livre de Jean François Deniau, le magnifique « Petit dictionnaire amoureux de la Mer » mais je viens de le terminer.
Le reste des problèmes est essentiellement lié à la météo. La zone des Açores qui peut nous stopper net faute de vent et puis dans les alizés, ce sont les grains tropicaux, aussi soudains que violents.
L’autre grand danger en solitaire, c’est de tomber à l’eau. Seul en mer, la sécurité est primordiale : 95 % du temps, je suis attaché. (Système de harnais relié au bateau par une ligne de vie qui court de la proue à la poupe). Nous avons aussi tous une batterie d’alarmes, pour le pilote, pour la météo, et un détecteur radar qui complète la veille visuelle pour les cargos.

Le temps passé à la barre dépend beaucoup de l’état de la mer. S’il y a beaucoup de vagues de face, je prends la barre pour les éviter et éviter de trop faire souffrir le bateau. Mais je peux aussi rester 3 ou 4 jours sans barrer. Dans la grande majorité des cas, le pilote automatique est meilleur barreur que l’homme, il est plus performant en vitesse moyenne. Quand je prends la barre, c’est pour vérifier 5 minutes que le comportement du bateau est bon. Je passe plus de temps à affiner les réglages de voile.
Oui, mais uniquement comme source d’énergie pour recharger les batteries pour l’électronique. Le règlement nous autorise à le faire tourner 1 h 30 par jour sans embrayer.
Nous élaborons notre route en fonction de deux grands critères : la position et les fichiers météo que nous recevons pour des prévisions à de 1 à 5 jours. Le gros problème c’est qu’on doit gérer l’inconnue de la météo à plus de 5 jours. On peut très bien choisir une route qui semble la bonne sur cinq jours et se retrouver sans vent le 6ème jour.
Je pars avec une réserve de 110 litres et des packs d’eau de source. Le problème c’est de garder de l’eau potable assez longtemps pour traverser.
Disons que la notion d’hygiène n’est pas la même qu’à terre. Déjà, on se salit moins. Il n’y a pas de poussière. Moi, j’emmène des lingettes pour bébé pour me débarbouiller et on se rince les mains et le visage à l’eau douce.
J’ai la chance de pouvoir tenir sur une assez longue période avec 4-5 heures de sommeil par 24 heures. J’ai eu un bon entraînement depuis l’hiver dernier avec un bébé à la maison !
En mer, j’essaie, dans des conditions normales, de dormir entre minuit et 4 heures du matin. Mais je fais des siestes successives de 10-15 minutes. Certains ont un gros klaxon pour se réveiller, moi je n’en ai pas besoin. J’emmène un sac de couchage mais je ne crois pas que je m’en servirai. On dort habillé, attaché, sur une couchette ou sur le fauteuil de la table à carte (ndlr : un magnifique siège baquet automobile sur Fermiers de Loué-Sarthe).
